Pintica : témoignage d’un ancien jinetero cubain Yo soy Cuba

Hola, mon nom c’est Pintica ou bien El calvo, peut être mieux encore El carissimo (celui qui coûte cher). C’est ainsi que je me faisais appeler avant mon départ de Cuba en 2003. Je faisais partie de la grande famille des jineteros cubanos, ce qui ne me rend pas très fier de moi mais à Cuba nous avions besoin de survivre.

Vous savez ce qu’est un jinetero ? Au début, quand l’expression est apparue, elle désignait toutes les personnes qui vivaient des touristes, comme les rabatteurs, les guides officieux, les vendeurs de cigares à la sauvette, etc. Puis le sens du mot a évolué pour désigner également les cubains qui, de façon plus ou moins claire, se prostituent avec les touristes ou vivent des relations « amoureuses » dans l’objectif d’en retirer de l’argent. Les autres jineteros, ceux qui vivent des petites commissions, voire des arnaques réalisées sur le dos des touristes, sont désormais plutôt appelés les luchadores. Je faisais partie de cette deuxième catégorie, les luchadores.

Petit rappel de l’histoire. En 1989 le mur de Berlin tombe, puis l’URSS se disloque. Dans le même temps les EE.UU renforcent le blocus contre Cuba. Tous les pays du premier monde sont d’accord pour ne plus négocier avec l’île. J’ai vu petit à petit les magasins se vider et mon frère, qui est né en 1991, n’a jamais vu les magasins remplis. Cette période nous l’avons nommée « la période spéciale ». Elle était vraiment spéciale car à l’époque il était difficile de trouver à manger, et pour ceux qui ne faisaient pas de choses illégales la situation était encore plus compliquée car 1 kg de riz coûtait l’équivalent d’un mois de salaire.

Je suis né au sein d’une famille révolutionnaire, ma grand-mère avait fait la campagne d’alphabétisation aux côtés du Ché Guevara après le triomphe de la révolution en 1959. Elle travaillait pour le PCC (parti communiste cubain) et ma mère aussi était militante. Dans la maison nous étions cinq à vivre de deux salaires donc la ceinture serrée, je l’ai bien connue. Nous faisions cuire des bananes plantain le matin pour manger la peau le midi et garder l’intérieur de la banane pour le dîner. La légion étrangère en comparaison c’est le club med pour moi !

Mais tout n’était pas négatif durant cette période, grâce à ça notre quartier est devenu une grande famille. Le soir, pendant les coupures d’électricité qui pouvaient durer jusqu’au lendemain, je prenais ma guitare pour animer la nuit étoilée avec des chansons mexicaines, mes voisins aimaient ça, puis quand il fallait aller se coucher, nous mettions un matelas par terre à l’extérieur de la maison car à l’intérieur il faisait trop chaud. Cela suffisait pour combler nos rêves. Nous n’avions pas de richesses matérielles mais nous nous sentions libres et fiers de notre peuple et de son histoire. Ce sentiment de liberté faisait partie de notre quotidien et de cette manière on oubliait les problèmes. Nous partagions tout. Celui qui avait du sucre n’avait pas d’huile et celui qui avait de l’huile n’avait pas de viande donc il fallait partager entre tous pour réussir un repas.

Le temps passait et je grandissais. J’ai commencé à me poser des questions, il se passait des choses que je ne comprenais pas. Le tourisme s’est ouvert à Cuba. La crise avait-elle détruit le cerveau et la conscience des gens ou bien étaient-ils déjà comme ça ? Tout ce que j’avais appris à l’école devenait différent, de nombreux chefs du parti de ma ville étaient corrompus et pour les punir on les plaçait à la direction de grands hôtels où ils continuaient de voler et de vivre comme des rois, car le tourisme apportait plus de richesse que le parti.

Ce que notre commandant en chef nous avait appris n’était plus appliqué par tous, et même s’il continuait de se battre pour nous sortir de cette situation, les gens ne suivaient plus. J’ai assisté à la fin de la conscience révolutionnaire chez beaucoup. L’avancée de la technologie n’a pas beaucoup aidé non plus. Avec les privations, le peuple commençait à fatiguer tandis-que tous ceux qui étaient partis de l’île revenaient avec des téléphones portables et des ordinateurs, des cadeaux pour toute la famille et de l’argent. Ils louaient de belles voitures pour frimer devant ceux qui se battaient encore pour la cause révolutionnaire alors que les cubains n’avaient ni argent, ni même le droit de louer des voitures. Les touristes et les immigrés, eux, avaient le droit et l’argent pour aller dans les hôtels.

Le tourisme et l’immigration ont changé notre façon de penser. Nous avons commencé à avoir d’autres objectifs. Moi aussi je voulais profiter des bons hôtels et des bons repas, même si pour cela je devais me prostituer. Finalement je n’ai pas opté pour la prostitution, cela ne collait pas avec ma conscience de révolutionnaire qu’avaient façonnée le Ché, Fidel et ma mère.

J’ai eu mes 15 ans. Mon oncle s’est marié et a quitté la maison. Mon frère était petit et ma mère et ma grand-mère travaillaient toujours. Je devais faire quelque chose pour améliorer la vie de notre famille alors j’ai commencé à chercher une solution. D’abord j’ai remarqué que dans une autre ville les prix de la nourriture étaient plus bas que dans la mienne. Je prenais donc un sac à dos et je partais acheter là-bas pour revendre plus cher ici. Cela suffisait pour mieux manger, mais pas pour devenir riche, faire la fête ou bien s’habiller.

Un jour, alors que je revenais de faire mes achats pour la revente, je faisais du stop quand une voiture avec des touristes s’est arrêtée. Ils m’ont pris avec eux pour que je leur indique le chemin jusqu’à ma ville. Ils m’ont aussi demandé si je connaissais une maison d’hôte pour passer trois jours. En vérité je ne connaissais pas trop le système mais j’avais déjà entendu dire que quand tu ramenais un touriste dans une maison d’hôte, on te donnait un peu d’argent. J’ai donc invité ce couple à boire un café chez moi et pendant ce temps j’ai passé des coups de téléphone pour me renseigner sur les maison d’hôtes. Je leur en ai trouvé une, ils y sont finalement restés une semaine et mangeaient souvent sur place. A la fin, quand ils sont partis, la dame de la maison d’hôte m’a donné 100 dollars.

J’ai regardé cet argent et j’ai compris quelle était la voie à suivre. Alors je suis retourné au même endroit tous les jours faire du stop en espérant qu’un touriste s’arrête. Ma vie a alors commencé à changer. Je commençais à sortir de la misère mais tous les jours n’étaient pas glorieux et j’avais un rythme de vie qu’il fallait conserver. Je pensais de plus en plus à mon futur et à celui de ma famille. Et puis même avec de l’argent, je ne pouvais toujours pas réserver un hôtel ou louer une voiture. Je pensais à ceux qui venaient d’ailleurs, et après avoir rencontré une française qui m’a invité chez elle je suis parti à Paris. La tour Eiffel, les Champs Elysées, Notre Dame, L’arc de triomphe… j’avais rejoint le monde.

Mais je rêvais de rentrer à Cuba pour frimer à mon tour, me louer une belle voiture et dormir dans un hôtel sans me rendre compte qu’il fallait de l’argent pour tout ça et qu’un étranger nouvellement arrivé en France ne peut pas y travailler, il faut attendre d’obtenir ses papiers. Comment faire ? Je suis retourné à Cuba deux mois après mon arrivée en France et j’ai compris l’erreur que j’avais commise en quittant mon pays. Mais il était trop tard pour changer ma destinée. Déjà j’étais devenu un étranger dans mon propre pays, on s’intéressait à moi pour mon supposé argent, et le pire c’est que je n’en avais même pas. Et j’étais aussi un étranger dans mon pays d’adoption.

Que faire ? J’ai continué mon chemin vers le futur, je vivais déjà sans trop calculer mes pas vers l’avenir quand j’étais à Cuba donc pourquoi changer… Je suis revenu en France, je me suis marié. Avec le temps je me suis intégré à ma nouvelle culture, j’ai appris une nouvelle langue et aujourd’hui je mange du camembert. J’ai divorcé, rencontré quelqu’un d’autre et fait le tour du monde avec un sac à dos.

Mais je continue à danser la salsa, je bois des mojitos et j’aime Cuba. Je continue à défendre les idées du Ché, je me suis rendu à l’endroit où il a été tué en Bolivie et en France je vote pour le Front de gauche. Je suis né à Cuba donc je suis cubain, je suis parti à l’âge de 20 ans mais je suis retourné tous les ans dans mon pays. J’aime mon Cuba comme si jamais je ne l’avais quitté. Je suis le fils de Oshun. Yo soy Cuba.


Comments

  1. Tu m’as beaucoup émue, les larmes ont coulé de mes yeux. J’ai repensé à d’autres, « tes frères » qui ont fait le même parcours. Ton récit est sincère, honnête et sonne vrai parce que c’est ça aussi, la vie à Cuba. Toi, ton Cuba te manque et toujours te manquera, et je te comprends parce qu’il me manque aussi quand je n’y suis pas et je ne suis pas cubaine. Tu as bien fait d’écrire ton histoire parce qu’elle permettra à d’autres de mieux comprendre comment ça se passe et d’être plus indulgents face aux petites arnaques devenues une manière de s’en sortir : La Lucha. Merci pour cette intimité partagée et bravo pour ton courage. Marie.

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